QPV#1 Reproduction sociale

QPVHEC inaugure son premier article et s’intéresse, à cette occasion, au thème passionnant de la reproduction sociale à HEC. Nous remercions très sincèrement chacun des 734 votants, qui nous permettent de vous proposer des résultats représentatifs de ce qu’est réellement HEC.

I – Quelques chiffres à retenir pour briller en société.

  • 48,9% d’entre vous êtes parisiens ou banlieusards d’origine, ce qui est évidemment nettement plus que les 17,9% à l’échelle nationale. Par ailleurs, seul un étudiant sur 7 a fait sa prépa hors agglomération parisienne ou lyonnaise. Surreprésentation numérique parisienne sur le campus.
  • 54,8% de notre panel n’a pas connu l’expérience de lister. Soyez fiers, putain.
  • 38,6% du panel ne considère pas sa présence à HEC comme une promotion sociale de quelque manière que ce soit. Reproduction sociale much.
  • Seulement 47,4% de notre panel a souscrit à un prêt étudiant. RIP LCL.
  • 71,5% du panel a un père chef d’entreprise, cadre du privé, ou exerçant une profession libérale. Capital économique.
  • Enseignantes et mères au foyer sont nombreuses parmi celles qui vous ont enfanté : 26,9% à elles deux. Pour les pères, la somme de ces 2 catégories compte pour moins de 6%. Disparités de genre.
  • 1,9% des pères et des mères du panel sont actuellement au chômage. À titre de comparaison, le taux de chômage des personnes de plus de 50 ans était de 6,1% au dernier trimestre 2017 à l’échelle nationale. HEC Pôle Emploi.
  • 91,8% d’entre vous a au moins un parent qui a fait des études supérieures. 39,4% a au moins un parent qui a fait une grande école de commerce ou d’ingénieur. Reproduction des élites.

II – Données brutes

Résultats chiffrés

Les résultats détaillés et objectifs de notre enquête (données brutes et corrélées) sont tous accessibles en cliquant ici. Ces données serviront de support à l’analyse qui suit.

Graphiques

III – Mise en perspective

1) Comparaison avec les statistiques nationales

Une comparaison avec les statistiques de l’INSEE met en évidence l’origine sociale majoritairement très aisée des élèves d’HEC : toutes catégories de cadres confondues, 35% des mères du panel sont cadres, et on atteint presque 50% pour les pères. Cela est à comparer avec les 12% de cadres parmi les adultes entre 50 et 59 ans (tranche d’âge de la plupart de nos parents) (chiffres: Insee). Les 14% de chefs d’entreprise parmi nos paternels sont à mettre en perspective par rapport au 1% national dans cette tranche d’âge. À l’inverse, la catégorie « agriculteur(rice) / commerçant(e) / employé(e) / technicien(ne) », regroupant un grand nombre de métiers de la classe moyenne, fait 10% chez les femmes et 5% chez les hommes, quand à l’échelle nationale cet ensemble regroupe près de 80% de la population active. A HEC, 80% des gens, c’est le résultat qu’on obtient en sommant professions libérales, cadres du privé et du public, et chefs d’entreprises (80,5%): des catégories qui peuvent recouvrir d’assez profondes disparités salariales, mais dont on peut légitimement supposer qu’elles constituent l’élite économique de la nation: l’égalité des chances semble compromise, malgré la politique assez large de bourses dont se targue HEC – une des plus importantes de toutes les ESC avec 15% de boursiers. Comme on le verra plus loin dans l’analyse, la fracture et la reproduction des élites économiques se fait en fait bien avant l’entrée à HEC.

2) Comparaison avec les statistiques recueillies par HEC Sondages en 2005

Au regard du sondage « Qui sont les HEC » de nos illustres prédécesseurs HEC Sondages en 2005, un constat s’impose : la sociologie des HEC a très peu évolué. Malgré treize ans d’écart, et le passage d’une crise économique, nos résultats correspondent trait pour trait avec les réponses données par les 416 sondés à l’époque.

Voici la galerie des comparaisons, avec des résultats en pourcentages: les résultats sont édifiants :



* les cadres du privé (commercial et financier) de 2018 incluent les chefs d’entreprises, réponse non proposée en 2005

Si vous souhaitez jouer au jeu des 7 différences, passez votre chemin. Seuls les résultats concernant nos mères affichent un léger glissement du capital culturel (enseignantes) vers le capital économique (profession libérales et cadres). De bon augure pour l’amélioration de la condition féminine, mais pas nécessairement pour la diversité sociale à HEC !

IV – Analyse des corrélations

1) Corrélations sur la filière : ECE, ECS, autres prépas et DD/AD

Les ECE ont certaines caractéristiques qui leur sont propres : nettement plus parisiens que les autres (62,7% contre « seulement » 44,9% d’ECS par exemple), ce sont eux qui battent notamment tous les records en ce qui concerne les listes ! Les ECE, c’est l’ambiance ! 27,9% d’entre eux ont listé BDE, 1 listeux BDE sur 3 est ECE, alors qu’ils ne forment que 25,9% de notre panel. Les ECE sont aussi de grands passionnés du privé : 67,4% d’entre eux y sont passés, dont 59,5% dans une grosse prépa privée. La faute à l’absence de certaines grosses prépas publiques sur le secteur des ECE (LLG par exemple): chez les ECS, 29,7% ont fait une grosse prépa publique parisienne, contre à peine plus de 20% chez les ECE.
Diamétralement opposés, les AD/DD et les ECT / A/L / B/L semblent marginalisés dans une vie de campus où la bataille de la popularité se gagne souvent en listant. Particulièrement pour les AD/DD : 86,3% d’entre eux ne listent pas. Rappelons néanmoins la particularité de ces derniers, dont la majorité arrive dans le cursus grande école en M1, et qui n’ont donc pas beaucoup d’incitation à lister puisqu’ils ne pourraient pas finir leur mandat le cas échéant.
À noter une valeur aberrante parmi les « autres prépas » (ECT, A/L, B/L) : 17,3% d’entre eux ont listé BDA, c’est plus que tout autre contingent. Alors que paradoxalement, ils se désintéressent largement des autres campagnes : 7,7% de cette catégorie liste BDE, contre 22,2% à l’échelle de la promotion. À ce sujet, l’auteur de ces lignes propose l’interprétation suivante. Cette catégorie de votants est principalement composée d’étudiants ayant suivi une formation littéraire (A/L, B/L). Or, intégrer HEC n’est généralement pas le premier choix de ces étudiants. Il en découle peut-être une forme de rejet, qui les incite à ne pas s’investir dans la vie de campus et dans les campagnes associatives, à l’exception des listes BDA, où ils trouvent leur place sans trop de difficulté grâce à un background culturel qui leur est favorable. Dans notre promo, nous avons en effet pu constater une présence nettement supérieure de khâgneux dans les listes BDA que dans les autres listes.
Les ECS sont dans la moyenne partout, en ce qui concerne les listes, fait qui n’est guère surprenant compte tenu de la prépondérance des ECS à HEC (⅗ des sondés) : leurs réponses ont une grande influence sur le résultat final.

À la question « Considères-tu ta présence à HEC comme une forme de promotion sociale ? », on remarque un écart de plus de 6 points entre, d’une part, les ECS, DD, AD et, d’autre part, les ECE et « autres prépas » (A/L, B/L, ECT). Cet écart tient probablement au fait que la filière scientifique, vue comme celle qui ouvre le plus de portes, est privilégiée dès le lycée dans les milieux sociaux les plus favorisés, au détriment des filières économiques, littéraires ou technologiques.

Par ailleurs, sur cette même question, on remarque une forte polarisation des réponses au sein de la catégorie « autres prépas ». Seuls 21,2% de ces étudiants expriment un avis mitigé (plutôt oui), ce qui laisse supposer de fortes disparités sociales entre ECT et littéraires (A/L, B/L).

Le financement des études est aussi remarquablement uniforme, sauf chez les AD/DD : 3,9% d’entre eux seulement touchent une bourse, contre 19,5% des ECE ou 14,7% au général. La faute, peut-être, à une autocensure supérieure parmi ceux qui seraient des candidats potentiels à HEC en AD/DD, et qui seraient plus effrayés face à la dépense de plus de 14 400€ par année d’étude alors qu’ils étudient déjà dans un autre cursus et en tirent déjà un diplôme. Une autre explication pourrait être un accès plus restreint aux bourses de la fondation HEC, mais nous ne disposons pas d’information à ce sujet.

Les ECS viennent de milieux beaucoup plus scientifiques que les ECE, ce qui explique sûrement qu’ils aient été poussés à faire une voie S par leurs parents : deux fois plus d’ECS que d’ECE ont un parent qui a fait une école d’ingénieur. Les ECE ont des parents qui se démarquent par leur proximité certaine du monde des affaires, ce qui révèle un background où faire une école de commerce relève souvent d’une trajectoire linéaire : 41,5% d’entre eux ont un père chef d’entreprise ou cadre commercial, et 23,7% d’entre eux ont une mère cadre commerciale : c’est beaucoup plus que la moyenne dans ces deux cas.
Assez paradoxalement, ce sont les étudiants d’ECT, A/L et B/L qui forment le plus gros des dynasties de HEC : 9,6% d’entre eux ont un parent qui a fait HEC.

2) Corrélations sur les listeux

L’étude des corrélations sur les listeux semble prouver que bien souvent, c’est notre passé qui détermine si l’on peut – ou veut – lister à HEC. Souvent, les résultats sont exacerbés en ce qui concerne la campagne BDE. Les listeux BDE sont très parisiens, à 63,7%, contre à peine 43,3% des non listeux.
Comme l’a suggéré dans son excellent article sur HEC Yves-Marie Abraham, il semble que le capital économique influe énormément sur l’intégration à HEC, dont le baromètre choisi ici, certes contestable par certains aspects, est le fait d’avoir listé. Cet indicateur nous permet de résumer, selon un critère très simple, le degré d’intégration des répondants : rares sont en effet les « nobodes » à avoir listé, et nombreux parmi les listeux sont des « bodes », bien intégrés.
Seuls 20,8% des listeux BDE et 22,7% des listeux BDA considèrent que leur arrivée à HEC est le fruit d’une promotion sociale, contre 30% en moyenne. Seule la campagne JE échappe à cette généralisation. La reproduction des élites, évidente au vu des stats « grossières » et de la comparaison qui a été faite avec la France entière plus haut, semble donc pénétrer HEC pour ne plus en sortir : ceux qui s’intègrent le mieux à HEC sont bien souvent les plus privilégiés, ceux pour qui être à HEC relevait d’une certaine forme d’évidence. Le poids de l’ascension sociale semble relativement lourd à porter pour certains, et il semble difficile – hors des clubs de sport, dont l’importance est non négligeable – de parvenir à s’extraire d’un monde où l’intégration passe souvent par le WEI, ou par l’adhésion à des assos “événementielles” comme le Ski Club (la semaine ski, le WEPN), CECA, le Club Voile, Déferlante, HECMA, HEC Israël,… : autant d’assos dont les voyages organisés sont loin d’être accessibles à tous financièrement, et parmi lesquelles on retrouve des étudiants parmi les mieux intégrés à HEC. De plus, les étudiants de prépas provinciales, arrivés souvent seuls ou presque sur le campus, ont du mal à s’intégrer par les listes, où font souvent rage des logiques clientélistes : pour être élus, il est mieux d’avoir un quota Ginette, un quota H4, surtout pour la campagne JE : 6,8% des listeux JE seulement viennent d’une prépa publique hors de Paris et Lyon, contre 15,2% chez les non-listeux. Cette logique clientéliste est doublée à une logique amicale : lister se fait souvent entre amis, et les amis se font souvent en prépa. Dans la liste Magnier originelle (JE 2017, trombi du premier article Campu’), on compte 4 listeux ayant fait Stan, 4 ayant fait Ginette, sur 14 noms inscrits sur le trombi. Chez les listeux BDA et BDE, on compte substantiellement plus de fils de personnes qui ont fait des ESC (10,9% des listeux BDA sont d’une dynastie de HEC, les listeux BDA sont 33% plus nombreux que la moyenne à avoir des parents ayant fait une ESC, 24% pour les listeux BDE). Cette double dynamique est même renforcée par l’importance du capital économique pour la bonne réussite d’une campagne: un listeux dont un parent est bien placé dans une grande entreprise sera plus à même, via son réseau ou directement via le portefeuille de ses parents, à aider la liste à démarcher toutes sortes de goodies, ou à améliorer ses animations. Le listeux affluent, souvent influent, semble plus à même d’être un bon listeux, si toutefois son implication est au rendez-vous.
En conclusion, l’intégration à HEC semble bien conditionnée par son milieu social d’origine avec cet indicateur qu’est le fait d’avoir listé. Les prochains sondages nous le prouveront peut-être plus précisément. La reproduction sociale se fait donc avant, et après l’entrée à HEC.

3) Corrélations sur les études supérieures des parents

L’étude des corrélations sur les études supérieures des parents semble confirmer ce qui avait été envisagé précédemment : les enfants de personnes ayant fait une ESC se sentent comme des poissons dans l’eau à HEC, surtout s’il s’avère que l’ESC en question est HEC.
Visiblement frustrés par la distance abyssale entre Jouy et Paris, 55,3% des parents ayant fait HEC (et, donc, des étudiants avant leur arrivée sur le campus) habitent Paris même (81,6% avec la banlieue), sûrement histoire de ne plus jamais avoir à connaître le RER C. A contrario, les enfants de parents n’ayant pas fait d’études sont la seule catégorie à avoir en majorité des parents provinciaux (60,0%). Les disparités socio-culturelles entre ces différentes catégories sont énormes : 55% des étudiants dont aucun parent n’a fait d’études supérieures sont aidés par leur famille, 46,7% sont boursiers, alors qu’on trouve 3,9% de boursiers et 93,7% d’étudiants aidés par leur famille pour ceux dont les parents ont fait une ESC.
Sans trop de surprise, on retrouve parmi les parents ayant fait une ESC 66,4% de cadres commerciaux ou chefs d’entreprise, contre 6,7% chez les parents n’ayant pas fait d’études supérieures.
Par ailleurs, on remarque un phénomène anecdotique mais surprenant concernant la proportion de mères aujourd’hui enseignantes. En effet, 13,4% des mères d’enfants dont au moins un parent a fait une ESC sont aujourd’hui professeures, 17,9% parmi les mères d’enfants dont au moins un parent a fait une école d’ingénieur. On peut imaginer que ce chiffre important est le fruit de quelques réorientations professionnelles, c’est-à-dire que certaines mères sont devenues enseignantes alors qu’il ne s’agit pas de leur formation originale. Une hypothèse serait que certaines mères se sont ré-orientées vers le secteur de l’enseignement après avoir eu des enfants, afin de dégager du temps pour leur éducation et pour la transmission d’un capital culturel, qui bénéficie in fine aux enfants dans leur conquête de HEC, grâce à un suivi plus intensif et attentif de leur scolarité1.

Les disparités sociales entre les étudiants issus de dynastie et ceux dont les parents n’ont pas fait d’étude s’étendent aussi aux prépas d’origine : les derniers sont surreprésentés dans les prépas publiques parisiennes et provinciales, quand les fils de HEC recourent massivement à une prépa privée de la catégorie Ginette, Ipésup, Franklin, etc… Plus remarquable encore, seuls 2 étudiants fils ou filles de HEC du panel n’ont pas étudié dans les plus grosses prépas (catégorie LLG/H4/Hoche/St Louis/Janson + catégorie Ipésup/Franklin/Ginette…). Cela prouve la mesure (ou plutôt la démesure !) avec laquelle les enfants de dynasties d’ESC ou de HEC sont mis tôt sur les rails de HEC, grâce au cumul des capitaux économiques et culturels.

Enfin (cela recroise les corrélations établies sur les listeux), le patrimoine économique – souvent issu des études des parents – aide bel et bien à l’intégration à HEC. D’abord, par la prépa : les fils de hauts diplômés se retrouvent très fréquemment dans les plus grosses prépas et retrouvent à HEC leur groupe d’amis. Puis, par les listes : 54,4% d’étudiants dont un parent a fait une ESC liste, contre tout juste 35% des étudiants dont aucun parent n’a fait d’études. Sans surprise, c’est au BDA que les disparités sont les plus fortes, là où le capital culturel est sûrement le plus important, et où une certaine appétence pour l’art est parfois un facteur aidant à intégrer une liste, et où il est doublé avec le capital économique qui reste toujours prépondérant pour parvenir à intégrer une liste : près d’un tiers des étudiants dont un parent a fait HEC a listé BDA, contre 10% pour les étudiants dont les parents n’ont pas fait d’études supérieures. Les plus aisés tirent un autre bénéfice majeur de la qualité de leur prépa d’origine : un réseau de ‘kharrés’ très important, et déjà très influent parmi les 2ème années, qui aide, par piston volontaire et involontaire, à une intégration plus facile des assos, surtout parmi les plus select du campus.

Notes

  1. Par honnêteté intellectuelle, nous rappelons qu’il est ici question des mères d’enfant dont UN parent a fait une école d’ingénieur ou de commerce, il peut donc tout aussi bien s’agir du père.